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Christianisme et droits de l’homme
Questions et enjeux pour l’an 2000
Introduction50 ans après leur proclamation universelle, les Droits de l’Homme [1] sont-ils en crise ? L’étape de l’an 2000 constitue une épreuve de vérité pour ce projet vieux comme l’humanité. L’on assiste à la fois à une série de contestations des Droits de l’Homme, à leur confrontation avec les réalités universelles, et à une prise en compte de ces textes par des millions de personnes, et ce sur tous les continents. La Déclaration Universelle de 1948, une étapeL’humanité venait de vivre une épreuve qui avait provoqué la mort de 50 millions d’êtres humains. Découvrant la perversion de l’idéologie nazie, elle mesura le caractère suicidaire de la barbarie qui consistait à déshumaniser des groupes entiers et à les faire disparaître. Dans le même temps, tous les peuples prenaient la mesure du monde. Le conflit eut des répercussions mondiales et le globe était invité à reconstruire un univers où cela ne se répéterait plus. L’universalisation n’était plus un rêve. Vécue comme un cauchemar pendant six années (1939-1945), elle devenait un projet inéluctable, exigeant des constructions juridiques, politiques, culturelles radicalement nouvelles. La DUDH (Déclaration Universelle des Droits de l’Homme - 1948) proposait un idéal à atteindre : « l’avènement d’un monde où les êtres humains seront libérés de la terreur et de la misère... ». C’est ensemble qu’il nous est suggéré de l’atteindre dans une solidarité sans doute plus imposée par les faits que vraiment consentie par les coeurs. Nombreuses contestationsAujourd’hui,
Ces interpellations comportent une partie critique bienfaisante, mais risquent d’aboutir à des conclusions partielles ou fausses parce qu’elles partent d’un a priori faussé : les Droits de l’Homme auraient été perçus comme une nouvelle recette miracle aux multiples problèmes que les responsables ne savent pas régler. Il faut redéfinir le rôle des Droits de l’Homme dans la panoplie des outils dont disposent les individus et es peuples pour trouver des solutions aux problèmes qui les assaillent. D’un autre côté, cette crise traduit la « réussite » des droits humains. Pourquoi tant de critiques à leur encontre s’ils n’avaient pas réussi, en 50 ans, à prendre leur pleine place sur la scène internationale et nationale ! La véhémence des accusations portées contre eux démontrent que les questions qu’ils posent touchent justement à l’essentiel : les questions du pouvoir, de l’avenir de la solidarité active, de la dignité de chaque personne. Ces questions sont posées désormais à tous les pays, toutes les cultures. D’où la contestation de leur universalité, la demande faite aux Droits de l’Homme de s’intéresser aux « nouveaux pouvoirs », l’exigence d’effectivité. Enfin, et c’est un élément positif essentiel de la crise : l’apparition d’une « opinion publique mondiale » organisée et capable de sauver des personnes ou des peuples de la torture, de la misère. Des millions d’êtres humains sont aujourd’hui capables, au delà des divergences politiques, religieuses ou idéologiques, d’agir ensemble sur la base des Droits de l’Homme pour en sauver d’autres. Vraie ou fausse universalité ?L’étape de 1948 constitue un moment essentiel : pour la première fois dans l’Histoire, un texte était proposé au monde, par le monde, pour le monde. Fausse universalité puisque les 58 membres de l’ONU de l’époque ne sauraient prétendre représenter toute l’humanité ! D’autant que les divisions apparurent, dès le vote, puisque 8 pays s’abstinrent. Cependant, le projet avait bien une vocation universelle. 50 ans après, il a une existence universelle même si celle-ci est fortement controversée. Sur le terrain, y a-t-il crise de l’universalité ? Est-il d’inspiration judéo-chrétienne, marxiste, animiste, l’étudiant chinois qui se plaça devant un char sur la place Tien An Men ? Et Madame Aung Suu Ky cloîtrée chez elle en Birmanie ? Et Nelson Mandela détruisant l’Apartheid ? Et l’aborigène australien voulant faire reconnaître sa dignité ! Où la crise de l’universalité se situe-t-elle ? Dans les protestations de quelques dictateurs chinois, malais, égyptien, cubain, qui mettent en cause les Droits de l’Homme, pour être libres chez eux de les violer massivement ? Il y a 20 ans, des intellectuels des pays du Tiers-Monde rejetaient l’universalité des Droits de l’Homme au nom de la diversité des approches culturelles. La personne humaine est décrite différemment selon les civilisations, certaines mettant l’accent sur l’individu, d’autres sur ses liens avec le groupe ou le cosmos, sa dimension spirituelle y est plus ou moins soulignée, libertés et devoirs sont appréciés autrement, etc. Aujourd’hui, les militants du monde entier ne contestent plus la vocation à l’universalité des grands principes énoncés. En revanche, ils insistent sur la nécessité d’en compléter la liste. C’est pourquoi, depuis 1948, et sous l’influence des états issus de la décolonisation, de nombreux pactes ou conventions ont mis l’accent sur de nombreux droits, ou sur des modalités différentes de leur exercice. Par ailleurs, l’on découvre la diversité des fondements des règles mondialement admises. Pour tous, la torture doit être interdite. Mais cette interdiction aura des fondements différents selon les cultures. Y a-t-il crise de l’universalité des Droits de l’Homme parce qu’à l’aube de l’an 2000 toutes les familles de pensée sont invitées à s’exprimer et ne répondent pas à l’unisson ? L’universalité des Droits de l’Homme ne se résume pas à des formulations. Elle est avant tout un projet, une tension, une exigence jamais satisfaite. L’universalité se construit tant que 3 conditions sont maintenues :
Le politique en questionRédigés et adoptés par les Etats, les textes juridiques s’adressent d’abord à eux et visent leur conduite. Cela est normal : ils en sont les signataires. Des pouvoirs exorbitants de coercition leur sont confiés. Ils ont la responsabilité de l’organisation des rapports sociaux. De plus, ils sont facilement repérables. Or, l’attachement du « monde politique » aux Droits de l’Homme est mis en question. Tout d’abord, par certains Etats eux-mêmes qui multiplient les lâchetés et les reniements : leur signature est dévaluée et leur engagement peu crédible, Par certains pouvoirs étatiques qui utilisent le discours sur les Droits de l’Homme pour se dérober à l’action politique : les grands idéaux de 1948 sont mis en avant, mais rien n’est fait pour les mettre en oeuvre socialement. Pire, l’action humanitaire sert de substitut à la politique. S’il est nécessaire de nourrir des peuples affamés, de secourir des mourants, d’assister des marginaux, de telles actions ne constituent en rien une politique. Faire débarquer en Somalie un ministre chargé d’un sac de riz, visiter l’ex-Yougoslavie derrière les ambulances, vanter la distribution de soupe dans les grandes villes, ne dispense pas de prendre des décisions politiques attaquant le mal à la racine. Il arrive aussi, parfois, que l’Etat ait purement et simplement disparu : il n’est plus que façade et ne dispose plus d’aucune autorité. Des groupes ethniques rivaux, des mafias financières et criminelles, des factions armées par l’extérieur, dominent la vie du pays et lui imposent leurs lois iniques et violentes, A qui s’adresser pour rappeler les engagements pris en matière de Droits de l’Homme ? Des autorités mondialesLe pouvoir politique doit s’organiser à l’échelon international pour être à la hauteur du défi des Droits de l’Homme. La réforme de l’ONU ne sera réussie que si elle lui permet de mieux représenter les diverses parties du monde, et de prendre rapidement des décisions à caractère politique. Les récentes interventions des Nations Unies (Cambodge, Somalie, Irak, Yougoslavie) ou l’absence d’intervention (Rwanda, Congo...) apparaissent plutôt comme des échecs. Ils imposent une urgente réflexion pour élaborer les règles de mise en oeuvre d’interventions impartiales lorsque la paix et la sécurité du monde sont menacées. Qui décide ? Qui participe ? Qui finance ? L’ONU doit également s’interroger sur les mécanismes qu’il convient de mettre sur pied pour sanctionner systématiquement les violations des Droits de l’Homme. Il y a quelque chose de parfaitement choquant, et sur le plan moral d’extrêmement corrosif, à voir des chefs d’Etat tortionnaires et massacreurs parader dans les réunions internationales sans que leur responsabilité soit réellement mise en cause. Entre le silence et l’impossible expulsion de tous ceux qui manquent à leur parole, la communauté internationale doit élaborer peu a peu des solutions. N’oublions pas la déclaration hélas trop fameuse de Goebbels [2] à l’assemblée de la SDN (1939) : « Charbonnier est maître chez soi. Nous sommes un Etat souverain. Tout ce que dit cet individu (un plaignant) ne vous regarde pas. Nous faisons ce que nous voulons de nos socialistes, de nos pacifistes et de nos juifs, et nous n’avons à subir de contrôles ni de l’humanité ni de la SDN ». Les nouveaux pouvoirsPour promouvoir les Droits de l’Homme, on ne peut laisser agir dans l’ombre les magiciens des médias internationaux, les apprentis sorciers de la recherche biologique, les spéculateurs des jeux économico-financiers, les pollueurs de la planète. Face à ces nouveaux pouvoirs, les Droits de l’Homme, sans offrir de solution, rappellent un principe : tout pouvoir est limité dans son exercice par le respect effectif de la dignité humaine. L’on développe une grande mythologie déresponsabilisante autour des organismes financiers mondiaux, anonymes et insensibles, Pourtant, ceux-ci sont repérables. Les ordres sont signés. Les Etats connaissent les responsables qu’ils ont parfois eux-mêmes désignés. Des marchés leur sont confiés. Leurs réalisations économiques sont vérifiables. De même, dans le domaine scientifique, s’il est impensable d’arrêter certaines recherches sur la cellule humaine, sans doute peut-on en maîtriser les applications les plus dangereuses et néfastes. S’il est vrai qu’une découverte peut conduire au meilleur comme au pire, encore pouvons-nous empêcher la fabrication et la commercialisation du pire. Là encore, les Droits de l’Homme ne fournissent ni recette ni solution, mais, d’une part, ils permettent d’apprécier la découverte à l’aune du service rendu à la dignité humaine. D’autre part, ils justifient une décision d’interdire certaines mises en application des découvertes. Enfin, et c’est l’essentiel, ils incitent à développer à la base une véritable éducation à la dignité, permettant à chacun de se réapproprier sa responsabilité d’être humain et de citoyen, décidé à maîtriser la vie sociale. Les Droits de l’Homme appellent à une formation permanente à une véritable citoyenneté pour inspirer et contrôler tous ces pouvoirs. Mondialisation et crise identitaireL’on assiste, crise morale et économique aidant, à une profonde crise identitaire chez les peuples, avec des répercussions chez les individus. Qui sommes-nous au milieu de ce monde qui nous impose ses nouveautés et questionne nos certitudes ! Les Droits de l’Homme nous invitent à décrire les richesses qui nourrissent ainsi notre dignité. Loin d’aboutir à l’identité Coca-Cola, la défense de la dignité humaine impose des mesures positives pour développer les particularismes et les originalités tant que ceux-ci sont sources de vie pour tous, Par ailleurs, la crise identitaire conduit à un repli sur soi. Au contraire, le combat pour les Droits de l’Homme appelle à construire des démarches de solidarité. Ces actions menées pour défendre un être, un peuple, devraient aider tous ceux qui ont peur pour eux-mêmes, non pas à se replier sur leur seul trésor identitaire, mais à découvrir que l’action des autres peut aider à sortir des impasses. La solidarité n’a pas seulement des effets pour les autres. Elle peut en avoir pour soi-même. La misère, ennemie de la dignitéLongtemps les textes internationaux furent contestés parce qu’ils ne faisaient qu’une petite place aux droits économiques et sociaux. « A quoi me sert votre liberté si mon peuple meurt de faim ! » Depuis des années, des textes ont réaffirmé le caractère essentiel de cette préoccupation économique, ainsi que l’absolue indivisibilité des droits civils et des droits économiques. Mais si les textes ont été complétés, les réalités n’ont guère changé. Le fossé entre pauvres et nantis se creuse. Le projet même des Droits de l’Homme est menacé par cet échec. D’abord, parce qu’il est évident que le respect effectif de la dignité de la personne impose que ses besoins économiques et sociaux minima soient respectés (nourriture, santé, éducation, travail...). Par ailleurs, la légitime révolte pour la survie entraîne souvent des violences et des contre violences, sources de violation des Droits de l’Homme. Nombre de dictatures latino-américaines avaient comme but le maintien de privilèges économiques. Comment amener un peuple à prendre conscience de sa dignité et à la défendre, s’il ne peut matériellement survivre ? La paralysie, dans laquelle la misère, la maladie, l’analphabétisme, plongent les peuples, retarde le développement du réseau mondial au service des Droits de l’Homme, Le courage et les bonnes volontés ne manquent pas. Mais un minimum de moyens est indispensable pour les mettre en action. Face aux crises de la malnutrition, du chômage, de la mortalité infantile, on ne peut se contenter de proclamer les droits humains. Aucun projet politique ne sera crédible s’il ne permet pas à la population de disposer d’un « niveau de vie suffisant ». Ce rappel incite à fixer des priorités dans les programmes, à mettre en oeuvre des politiques internationales d’aide et de partage, à contrôler sans cesse les pratiques dominatrices de certains grands groupes internationaux. Du bon usage des Droits de l’HommeIls constituent d’abord un outil efficace de protection et de libération des personnes ou groupes à l’égard de la barbarie et de l’oppression, Les campagnes de solidarité, de dénonciation, de pression sur les autorités, ne font pas de miracles, mais permettent de sauver des vies. Des milliers d’êtres humains en font l’expérience, Or, ces actions ne sont possibles que sur la base des textes juridiques internationaux. Les Droits de l’Homme peuvent également être utilisés comme ensemble d’exigences auquel tout projet politique (au sens large) doit se soumettre s’il veut rester légitime. Les actions de défense des Droits de l’Homme ne doivent jamais prendre la place d’autres formes d’action ou d’engagement. La confusion, souvent entretenue par les responsables politiques qui met en avant des actions humanitaires pour s’abstenir de prendre des décisions, doit être critiquée. Les principes énoncés par les conventions internationales sont souvent en tension les uns avec les autres. Comment concilier liberté individuelle, liberté d’expression et respect de chacun... ? C’est au coeur de ces tensions que la décision « politique » sera prise. Les Droits de l’Homme peuvent et doivent inspirer les programmes éducatifs à divers niveaux :
La signature des textes relatifs aux Droits de l’Homme engage chaque Etat les uns envers les autres. Elle crée un « droit de regard » mutuel. La question de l’ingérence est d’ailleurs souvent mal posée; il ne s’agit pas de savoir si une autorité mondiale a le droit de s’ingérer dans les affaires d’un Etat, mais s’il n’existe pas un véritable devoir d’assistance à personne ou peuple en danger. La mise en ouvre de ce devoir est de maniement délicat, car elle permettrait parfois des opérations ou des interventions non justifiées. C’est pourquoi le mécanisme international de prise de décision et surtout d’intervention doit être amélioré d’urgence. La construction mondiale doit se doter des moyens de contrôler « les nouveaux pouvoirs planétaires », en commençant sans doute par des mécanismes continentaux de régulation et d’orientation. La création d’une juridiction mondiale s’impose pour sanctionner les violations les plus graves. La référence aux Droits de l’Homme doit intervenir dans le débat universel sur la personne humaine. Chaque civilisation est invitée à trouver des « traductions » à la notion de dignité ainsi qu’aux textes de loi qui la protègent ou la promeuvent.
Dans ce vaste débat, chaque voix doit pouvoir se faire entendre, non pour affirmer que tout est légitime, mais pour soumettre à la critique universelle des comportements locaux, peut-être anciens, et aboutir éventuellement et progressivement à leur suppression. La discussion autour des Droits de l’Homme devrait permettre d’interroger toutes les pratiques et les traditions pour rechercher ce qui, en elles, est porteur d’une vie plus humaine, sachant que nous ne parviendrons jamais à un accord total. Peut-être arriverons-nous à dégager quelques principes ou comportements reconnus par tous comme sources de vie. Un tel usage des Droits de l’Homme au quotidien constituerait alors une source d’espérance. Le pari de 1948 serait alors gagné. [1] Nous prenons le mot « homme » dans son sens générique de personne humaine désignant les femmes et les hommes. Nous préférons conserver cette appellation plutôt que celle de droits humains, ou droits de la personne, compte tenu des appellations officielles d’un certain nombre de textes historiques en la matière. [2] Goebbels : ministre de l’information et de la propagande nazie, aux côtés d’Hitler.
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