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Face à la mort
Une parole autour de la mort ordinaire
Existe-t-il aujourd’hui une parole autour de la mort ordinaire ? Le discours sur la mort a-t-il sa place dans la société, au sein de la famille ? Comment se retrouver entre la trivialité de la mort médiatisée et la tragédie que représente la mort d’un proche ? Réflexions de Xavier Emmanuelli, président du Samu social de Paris, ancien secrétaire d’Etat à l’Action humanitaire.

Aujourd’hui, nous n’avons pas, il me semble, les moyens de parler sereinement de la mort. Notre civilisation ne le permet pas - pas encore -, en raison du pouvoir dominant de l’image d’une part, de la conception que nous avons de la médecine d’autre part.

Notre mode de communication repose sur image et sur l’instant. Or, l’homme a besoin de temps pour aborder les thèmes métaphysiques, spirituels. La mort n’a pas sa place dans ce vertige du présent. Le flot d’images et l’immédiateté de l’information la rendent dérisoire. C est ainsi que le spectacle de la mort massive, telle que la télévision la présente en général, ne nous touche guère : l’image par essence est fugitive et, au même titre que celui qui filme, on assiste a !a mort de l’autre, de inconnu.

Si le fait d’avoir écrit un livre [1], portant ainsi à la connaissance de tous une expérience aussi intime que la mort de mon père, peut paraître paradoxal, c’est justement parce qu’ on ne peut pas parler de la mort. Le livre est un espace d’intériorisation qui offre du temps pour se retrouver. Je l’ai écrit pour mes enfants, pour qu’ils connaissent mon père, pour qu’ils puissent réfléchir à ce silence qui nous a séparés à la fin de sa vie, à mon incapacité à lui parler, Cet événement, survenu il y a vingt ans, a profondément marqué ma vie. La mort des autres m’était familière - j’étais anesthésiste-réanimateur. Celle de mon père était inacceptable. Je me suis trouvé démuni. J’ai tout eu à réinventer. Je croyais alors, dans la droite lignée de la tradition clinicienne héritée du XIXème siècle, à une médecine toute puissante, la mort symbolisant son échec. J’étais un urgentiste, un médecin technicien, un « ressuscitateur » en quelque sorte. J’ai rencontré des centaines de gens pour lesquels mon intervention a été déterminante; je ne me souviens d’aucun d’entre eux et pas un seul ne connaît mon nom. Le médecin réanimateur surveille des données techniques, très éloignées de la dimension métaphysique. En réanimation, on parle de « techniquer » le patient et si on arrive à temps, avec les produits et les outils adaptés, on peut le sauver. Jusqu’à l’apparition du Sida, on s’attaquait à la maladie, moins subjective que le malade; la mort était embarrassante, il valait donc mieux ne pas en parler.

L’épidémie de Sida a bouleverse les certitudes : les médecins ont eu affaire à une maladie qui n’était pas prévue et qu’ils ne savaient pas combattre; les malades étaient jeunes et savaient s’exprimer. Ils ont parlé et se sont même groupes pour le faire, contraignant les médecins a poser le problème du malade, de son accompagnement, et non plus seulement de la maladie. Avec le Sida, on retrouve la parole. Retrouver l’échange et l’accompagnement est nécessaire. Beaucoup de gens souffrent de ne pouvoir dire, simplement : je vais mourir.

[1] Ballade pour un père, Ed. Flammarion

 
 
 
Xavier EMMANUELLI
Médecin
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