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Les escales d'Olivier
 
Le monde des sectes
Pour évaluer la santé, la sectarité d’un groupe

Des domaines d’observation

Dans le débat concernant les « sectes » en France, le rapport de la commission parlementaire (rapport Gest-Guyard, 1996), après de nombreuses autres tentatives, a établi une liste de dix critères censés permettre de reconnaître une « secte » aujourd’hui [1] (page 13). Nous les énumérons : déstabilisation mentale, caractère exorbitant des exigences financières, rupture induite avec l’environnement d’origine, les atteintes à l’intégrité physique, l’embrigadement des enfants, le discours plus ou moins antisocial, les troubles à l’ordre public, l’importance des démêlés judiciaires, l’éventuel détournement des circuits économiques traditionnels, les tentatives d’infiltration des pouvoirs publics. De prime abord, et pour un regard non averti, ces critères semblent satisfaisants, mais lorsqu’on creuse un peu, que l’on s’interroge à propos de chacun au vu de l’ensemble du paysage religieux, ils apparaissent bien imprécis, flous, et finalement peu utilisables, à l’exclusion de deux ou trois d’entre eux. Ce qui explique que ces critères ont été très critiqués.

Cette liste, ajoutée à un certain nombre de discours récents et au lien fréquent établi entre « sectes » et groupes à propos desquels sont engagées des procédures pénales laisse entrevoir que ce sont désormais, en France au moins, les infractions à la législation française qui « font » la « secte ». Or la justice ne connaît pas de définition de la « secte », et les juridictions judiciaires n’entendent pas devenir les garantes des « bons » ou des « mauvais » groupes religieux. « Les tribunaux saisis des questions mettant en cause des sectes n’ont jamais à statuer à titre principal sur le caractère religieux des mouvements mis en cause, ce caractère n’étant jamais en lui-même un élément d’appréciation en droit civil ou pénal » [2].

Plutôt que de s’en remettre à la justice, plutôt que de donner des critères qui apparaissent extrêmement aléatoires sur le terrain, il nous semble donc plus opportun de proposer des domaines d’observation qui pourront permettre d’évaluer, de discerner si un groupe - quel qu’il soit - est sain, sectaire, voire totalitaire. Trois domaines d’observation - non exclusifs les uns des autres -, nous paraissent pertinents et aidants dans cette perspective. Ce sont : 1. Le groupe, ses membres en relation; 2. Avoir, pouvoir et savoir au sein du groupe; 3. Place de l’individu, place du groupe.

1. Le groupe, ses membres en relation

Tout groupe a une vie interne, est situé dans une société donnée. Il s’agit ici de se rendre attentif à tout ce qui est relation au sein du groupe, et relation du groupe vis à vis de « l’extérieur », puis à ce que ces relations traduisent.

Au sein du groupe : Une question nous paraît essentielle dans ce domaine : sur quoi repose la cohésion du groupe ? Et que traduit cette cohésion ?

  • relations entre membres : Que « disent » ces relations : liberté ? joie d’être ensemble ? conformisme ? obligation ? La différence dans le discours, dans l’habillement a-t-elle sa place ou est-ce le règne du tous pareils, de l’unanimité, de l’uniformité, voire de l’unanimisme ?
  • relations membres-responsable : Ces relations sont-elles de dépendance, de soumission, d’aliénation, ou de liberté ?

Avec l’extérieur : Constate-t-on ouverture ou fermeture ? relation ou autosuffisance ? Quel est ce degré d’ouverture ? Quelle en est la raison : stratégie, besoin, service, utilité ?

  • Relations du groupe avec la société, avec le « monde » : Relations ou absence de relations ? Est-il pour, avec, contre [3] ? comment cela se traduit-il ? S’il y a relation est-ce dans le respect d’un double sens, ou est-ce à sens unique ? y a-t-il volonté d’instumentalisation (de se servir de ), volonté hégémonique (qui se traduit par entrisme, lobbying, infiltration).... S’il n’y a pas relation : cela signifie-t-il indifférence, non intérêt, rejet, condamnation, diabolisation ?
  • Relations du groupe avec d’autres groupes constitués : Relations ou absence de relations ? Ces relations sont-elles sous-tendues par l’intérêt, un désir d’échanges et de gratuité, le travail, la croissance, l’obligation, la crédibilité ?

2. Avoir, pouvoir et savoir au sein du groupe [4]

Il s’agit ici de se rendre attentif aux trois pôles avoir, pouvoir, savoir, afin d’observer comment ils sont vécus, gérés et régulés (ou non). On peut se demander, à propos de chacun, s’il est dans les mains d’un seul, d’un et de ses proches, d’un et de celles et ceux qu’il a cooptés, ou dans les mains d’une équipe de personnes élues (par exemple) qui supervisent, contrôlent, donnent leurs avis; si chacun est soumis à une instance critique, ou mieux encore à un regard extérieur,...

  • Avoir : D’où viennent argent et biens ? Qui en a le contrôle ? Y a-t-il transparence des comptes ? instance de vérification et de contrôle ? respect du bien des individus ? La dérive sectaire s’appelle exploitation.
  • Pouvoir : Sur qui repose-t-il ? Quel est son champ d’exercice ? Comment sont prises les décisions ? Instances de contrôle et de recours ? La dérive s’appelle oppression.
  • Savoir : Qui enseigne, qui sait ? à partir de quelle autorité, compétence, formation ? En relation avec qui ? Supervisé par qui ? Y a-t-il place pour la parole de chacun ? Le responsable a-t-il l’assurance de savoir pour tous ? et le groupe l’assurance de savoir pour le monde entier ?... Les dérives s’appellent suffisance et endoctrinement.

3. Place de l’individu, place du groupe

Enfin, il convient de considérer la place qu’occupe le groupe (le « nous ») en rapport avec celle qu’occupe l’individu (le « je »). Grossièrement dit, il s’agit de se demander qui, du groupe ou de l’individu, a la primauté ? Il est évident que le groupe prime généralement sur le « je ». Son existence est première historiquement. L’individu attiré par le discours, la vie, l’agir du groupe, de ses membres, de son responsable, choisit d’intégrer ce groupe. Pour autant, il est des groupes qui souhaitent favoriser la vie, l’existence, la maturation de ce « je », au point même de l’inviter à prendre son chemin, son autonomie. Et il est au contraire des groupes qui laissent supposer à l’individu qu’il ne peut pas vivre sans et en dehors du « nous », du groupe. La question qui se pose alors est de savoir si le groupe est au service de la personne qui l’approche et l’intègre, ou inversement si le personne entre au service du groupe et de son devenir, au détriment de sa liberté.

Dans le premier cas de figure, les modalités d’entrée dans le groupe, les modalités de sortie du groupe, le règlement interne seront toujours explicitement soucieux de la personne et de sa liberté (effective) [5]. Dans le second cas de figure, il apparaît que l’individu est toujours « aimé », choyé, tant qu’il est au diapason du groupe, mais il deviendra un « ennemi » dés qu’il sera perçu comme un danger par et pour le groupe et pour sa cohérence. Dans ce type de groupe, tout est donc logiquement fait pour que le membre s’identifie de plus en plus au groupe, ses croyances, son idéologie, son fondateur, sa mission au point qu’il n’ait plus d’identité, plus de consistance propre hors du groupe. Divers moyens peuvent aider et accélérer ce processus (reconnaissance interne, responsabilisation, correction, culpabilisation, rupture avec les repères et les mots habituels, etc.). Ces moyens font eux-mêmes suite à des stratégies de séduction mises en oeuvre en fonction de publics visés (sécurité affective, sécurité intellectuelle, rites d’accompagnement, développement personnel,...). Bientôt, il n’y aura plus le groupe et moi, mais « moi-du-groupe » : ma vie est sienne, mon temps est sien, mon agir est sien, mon argent est sien, jusqu’à mon corps parfois. Et corrélativement la vie du groupe est la mienne, son sens le mien. Autrement dit, l’individu peut être instrumentalisé [6] à souhait : il est instrument du groupe, de sa vie, de sa pensée, de sa croissance, de sa légitimité, de sa crédibilité. Ces groupes ont généralement leur propre vocabulaire, un discours clair et relativement simple, ils sont extrêmement organisés (tout est pensé, systématisé). Ils font penser à des entonnoirs : on y entre de plein gré attiré par une proposition alléchante, mais plus la descente dans l’entonnoir est engagée, plus la sortie est difficile, non pas tant parce que le groupe s’y oppose que parce qu’il est devenu indispensable à l’individu.

Le résultat en est uniformité et unanimité : même manière de penser, de s’exprimer, de vivre, de se vêtir parfois.

Seul le temps, un événement - souvent difficile malheureusement - pourront constituer des brèches qui permettront de favoriser des prises de distance, des questionnements salutaires. A partir du moment où l’individu va devenir une menace - au moins supposée ou pressentie - pour le groupe, il sera rappelé à l’ordre, invité à reprendre sa place dans l’organisation, par divers moyens. Si cette voie n’atteint pas son objectif (= le bon ordre), il devra menacer, écarter, chasser, exclure l’intrus, ou mieux encore faire en sorte qu’il s’exclue. Et là encore les méthodes ne manquent pas. L’individu a toujours tort, jamais le groupe.

Dans ce type de groupe, ce n’est donc pas telle croyance ou cohérence d’ensemble qui pose question - fut-elle complètement saugrenue ! Ce n’est pas davantage telle ou telle pratique qui lui est propre - (fut-elle incivique !). Ce n’est pas encore son militantisme [7] (évident), c’est ce « totalitarisme » : la totalité groupe est toujours et nécessairement première parce que seule, elle se nourrit des individus qui l’intègrent.

Conclusion

Ces divers domaines d’observation sont autant de moyens qui peuvent donner des indices de santé, de sectarité, voire de totalitarisme d’un groupe. Mais parce que rien n’est jamais tout noir ou tout blanc, il est important d’avoir un faisceau d’indices convergents avant de dénoncer ou de bénir un groupe.

Les grandes traditions religieuses ont donné naissance au cours de leur histoire à plusieurs types de régulation, souvent en tension : texte fondateur, magistère (qui interprète le texte), la tradition (qui témoigne d’interprétations, de lectures), synodes et conciles, communautés soeurs (aînées ou jeunes), règlement intérieur ou droit interne (lieu de mémoire également). Sans vouloir imposer ces modèles de régulation, il est important de considérer ceux que tout groupe se donne.

[1] On était « secte » hier pour des raisons d’ordre doctrinal, pour cause de dissidence, de séparation d’avec un groupe majoritaire. Etait donc considéré comme « secte » par les chrétiens tout groupe qui ajoutait ou retranchait à la Bible, et tout groupe qui n’était pas en communion avec les grandes Eglises instituées.

[2] Michel HUYETTE, Les sectes et le droit, Recueil Dalloz 1999, 36(e) cahier, chronique, p.385.

[3] Il y a nous et le monde, le dedans et le dehors, le lieu de salut et le lieu de perdition.

[4] Nous empruntons cette clé de lecture à Jean VERNETTE.

[5] Cela concerne les biens de la personne, sa protection sociale, sa vie et son agir, sa rémunération, son travail éventuel, le respect de sa vie intérieure, du silence, de son rythme de vie, les ’distances’ permises (par rapport à l’enseignement reçu et aux engagements vécus au sein du groupe), le temps, les médiations de recours internes au groupe, etc.

[6] Tout est en réalité instrumentalisé par ces groupes : textes sacrés, relations, histoire, média, etc.

[7] Subjectivité, rupture avec la société, adhésion volontaire du membre, autorité charismatique, exclusivisme (engagement, participation), unanimisme, unicité du mode d’engagement sont généralement les caractéristiques de tout militantisme.

 
 
 
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